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Exposition Esprit Critique - Entretien avec Florian Gouthière

Entretien avec Florian Gouthière

Entretien avec Florian Gouthière

" Le monde ne se divise pas entre ceux qui veulent nous tromper et ceux qui disent la vérité ", entretien avec Florian Gouthière.

Florian Gouthière est journaliste scientifique au service CheckNews de Libération, animateur du blog de vulgarisation scientifique Curiologie et auteur du manuel d'esprit critique Santé, science, doit-on tout gober ? (Belin, 2017).

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Vous parlez souvent de « mésinformation ». En quoi se distingue-t-elle de la désinformation ?

J'utilise « mésinformation » pour désigner les situations où une information erronée est mise en circulation de façon involontaire, en raison d'une erreur d'interprétation, d'un défaut d'attention, ou même d'un manque de compétence (de la part de l'émetteur ou de l'un des relais de la déclaration). Je réserve le terme « désinformation » aux informations intentionnellement forgées pour être trompeuses. Faire cette distinction est très utile : beaucoup de gens croient que les médias les désinforment, alors qu'ils subissent une situation de mésinformation. Le monde ne se divise pas entre « ceux qui veulent nous tromper » et « ceux qui disent la vérité » : au quotidien, nous sommes en permanence confrontés à des personnes bien intentionnées qui colportent de bonne foi des choses qu'elles croient vraies. Et il arrive que des journalistes tout à fait persuadés d'avoir mené une enquête sérieuse colportent des erreurs d'interprétation... Heureusement, on peut affûter son esprit critique pour mieux détecter les potentielles distorsions de l'information !


Comment s’élabore le processus de mésinformation ?

Une situation de mésinformation peut survenir à tous les maillons de la chaîne de l'information, qui relie la personne qui met l'information en circulation à chacun d'entre nous. Prenons le cas d'un chercheur qui fait une découverte dans son laboratoire. A-t-il tout mis en œuvre pour s'assurer qu'il n'est pas victime d'une illusion, que ses résultats ne sont pas, par exemple, le fruit d'une erreur expérimentale ? Ses résultats sont diffusés, et relayés par son université ou son laboratoire : la personne qui rédige le communiqué de presse peut tout à fait comprendre les résultats de travers, ou les surinterpréter. Par exemple, généraliser à l'humain des données qui ne sont valides que chez la souris. Vient ensuite le journaliste un peu pressé, qui va se contenter de ce résumé pour en faire une synthèse, en gommant des informations qui lui semblent être « un peu trop techniques » et superflues. En bout de chaîne, nous recevons la déformation d'une simplification d'un fait insuffisamment vérifié. Le processus est assez proche de celui qui permet à une information intentionnellement trompeuse (désinformation) de se diffuser, mais il est plus pernicieux, puisqu'on ne cherche pas à détecter et débusquer des menteurs, mais simplement à identifier des erreurs humaines et banales.


En ces temps de Covid 19, quels sont les moyens de détecter la mésinformation scientifique et de lutter contre ?

Lire des journaux qui emploient des journalistes scientifiques suffisamment formés ! Ça n'est pas une boutade : beaucoup de médias confient les sujets « covid » à des journalistes habitués à traiter des sujets généralistes, et qui ont beaucoup d'idées reçues quant à la façon dont fonctionne la recherche. Certains croient que la parole d'un chercheur vaut celle d'un autre, que tous parlent « au nom de la science » même lorsqu'ils s'expriment hors de leur champ de compétence. Or, il faut comprendre que les connaissances scientifiques se constituent selon un processus cumulatif, collectif et correctif : une étude isolée, aussi enthousiasmante soit-elle, prouve rarement grand-chose. Il faut qu'elle soit répétée, corroborée. Et si elle est plusieurs fois réfutée, il faut passer à autre chose. Suivre le processus de constitution d'une connaissance sur un sujet riche en inconnues est très difficile. Hélas, beaucoup de médias confient cette tâche à des gens qui n'y connaissent pas grand-chose et font un peu trop vite confiance à des beaux-parleurs ou à des marchands de solutions faciles.


Pourquoi les fake news ou les théories complotistes rencontrent un tel succès auprès des jeunes ?

Les « fake news », c'est la désinformation pure et dure (là où, pour de la mésinformation, je parlerais plutôt de « false news »). Les infos trompeuses sont calibrées pour séduire : elles suscitent des émotions fortes (de l'enthousiasme, de l'espoir, de l'indignation), elles promettent des explications ou des solutions extrêmement simples à des problèmes très complexes, et nous donnent donc le sentiment de comprendre – et donc d'une certaine façon de maîtriser – la situation. Elles nous placent dans une position de savoir (je sais des choses que les autres ne savent pas, j'ai une grille explicative qui explique les choses simplement, je peux aider autrui à faire face à la situation de crise) qui est à tout le moins valorisante pour soi-même. Mais l'illusion de connaissance est dévastatrice. Le remède, c'est cultiver le goût de l'humilité, accepter de dire « je ne sais pas » et de se retenir de propager des informations trop séduisantes dont on se doute bien, à y réfléchir, qu'elles n'ont peut-être pas été suffisamment vérifiées avant d'être mises en circulation.


⇒ Retrouvez Florian Gouthière dans le podcast du Quai des Savoirs « À la poursuite de l’esprit critique », enregistré en janvier 2021 : Sans réserve/s | #22 A la poursuite de l'esprit critique | Ausha


Crédit : France Télévisions