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Ce que le cerveau a dans le ventre

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Ce que le cerveau a dans le ventre

Le microbiote, notre deuxième cerveau | Entretien

Le 21 mars dernier, une conférence au titre prometteur devait se tenir au Quai des savoirs, dans le cadre de la Semaine du Cerveau. Pour cause de pandémie, elle n'a pas eu lieu, mais Sophie Yvon, docteure en neuro-gastroentérologie et nutrition, qui devait l'animer, a accepté de nous en dire un peu plus sur ce que le cerveau a dans le ventre...

Entretien avec Sophie Yvon, docteure en neuro-gastroentérologie et nutrition

Enseignante-chercheuse à l'Ecole d'ingénieurs de Purpan, 
Coordinatrice de Pint of Science Toulouse, 
Comédienne dans le "Science Comedy Show", troupe de théâtre scientifique

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Lorsqu'une personne est amoureuse, on dit qu'elle a des papillons dans le ventre. Lorsque qu'elle est courageuse, on dit qu'elle a des tripes. Lorsqu'elle est déçue, il faut qu'elle digère la mauvaise nouvelle. Lorsqu'elle est surprise, elle est estomaquée. Lorsqu'elle est stressée, elle a la boule au ventre…
Depuis des années, nous utilisons des expressions populaires qui mettent en lien notre cerveau, nos émotions, avec notre ventre. Sans savoir que nous visions juste. En effet, le ventre est notre deuxième cerveau. On l'appelle le système nerveux entérique.

Un deuxième cerveau, comparable à celui d'un chat. Pourquoi ?

Parce ce qu'il contient pas moins de 200 millions de neurones, soit l'équivalent du cerveau d'un chat ou d'un petit chien. Comparé à notre cerveau crânien, qui en contient 90 milliards, c'est un petit cerveau, certes, mais suffisant pour assurer des fonctions essentielles de notre organisme : la digestion, le transit intestinal… 
Et ce deuxième cerveau est en contact direct avec le cerveau du haut : il reçoit des informations et il peut aussi et surtout en envoyer, par les nerfs par exemple – le nerf vague relie ces deux cerveaux – ou par la circulation sanguine, via la sécrétion de neurotransmetteurs ou d'hormones. D'ailleurs, 90% de la sérotonine, une molécule qui régule notre humeur et nos émotions est produite non pas dans notre cerveau du haut, mais bien dans notre ventre… 
On parle de l'axe intestin-cerveau, et plus précisément de l'axe microbiote-intestin-cerveau. 
40 000 à 100 000 milliards de bactéries et autres micro-organismes vivent dans notre intestin. 100 000 milliards de micro-organismes, cela signifie que notre corps contient 10 fois plus de cellules non-humaines, étrangères à l'homme, que de cellules humaines. Ces bactéries ont également leur patrimoine génétique, leur ADN.

Donne-moi ton microbiote intestinal,
je te dirai qui tu es

Ce microbiote intestinal joue un rôle essentiel dans notre organisme, mais il est particulièrement fragile. D'où l'importance de préserver son équilibre. 
Notre microbiote intestinal nous accompagne dès la naissance. Beaucoup de choses vont se jouer à ce moment-là.
Par exemple, si un bébé naît par voie naturelle, la composition de son microbiote sera déterminée par la flore vaginale de la maman. Si c'est par césarienne, il sera déterminé par les bactéries de l'environnement de la salle d'accouchement et du personnel soignant. Le microbiote du bébé sera différent s'il est allaité au sein de la mère ou s'il est nourri avec du lait industriel. Il dépendra aussi de son environnement : un bébé qui vit à la campagne au contact de la nature n'aura pas le même microbiote qu'un bébé qui grandit dans un appartement en ville. Les traitements, notamment la prise d'antibiotiques, auront aussi un impact sur la composition du microbiote. Au fil des ans, le microbiote va évoluer pour se stabiliser à la fin de l'enfance. Il deviendra unique, comme une empreinte digitale.

Quand un microbiote déséquilibré joue sur l'émotion et le stress...

Lorsqu'une personne est en bonne santé, son microbiote est en équilibre. Mais plusieurs facteurs peuvent provoquer un déséquilibre : les traitements médicaux, les infections bactériennes, la ménopause, le stress, l'alcool, sont autant d'éléments qui peuvent induire des dommages gastro-intestinaux. 
Mais il y a parfois de très forts déséquilibres entre bactéries délétères et bactéries bénéfiques, qu'on appelle dysbiose. On se retrouve alors face à des graves pathologies digestives, comme la maladie de Crohn, la rectocolite hémorragique ou le syndrome de l'intestin irritable. Concernant la maladie de Crohn, les patients vont alterner entre des phases de rémission et des phases de crise, de durée, niveau et fréquence variables. Pendant les phases de crise, ils vont souffrir d'une inflammation de l'intestin plus ou moins sévère, se traduisant par des diarrhées, crampes abdominales, douleur viscérale… On ne connaît pas encore l'origine de la maladie, mais l'on sait que c'est une pathologie multifactorielle, qui comprend la génétique, le système immunitaire, l'environnement et aussi le déséquilibre du microbiote. Cette pathologie, comme le syndrome de l'intestin irritable, est sous l'influence de l'axe microbiote-intestin-cerveau. En effet, chez ces patients, au-delà des troubles gastro-intestinaux, on constate aussi des troubles du système nerveux central, comme des troubles du ressenti de la douleur ou de l'émotion. 

Au regard de la communication entre intestin, microbiote et cerveau, on peut donc se demander si une dysbiose peut contribuer à la physiopathologie de maladies neurologiques et psychiatriques.
Les premières études, menées chez l'animal, ont permis de constater qu'en l'absence de microbiote, on observe des dysfonctionnements au niveau cérébral, notamment au niveau de la réponse au stress. 
La première démonstration remonte à 2004, quand une équipe japonaise montre que des animaux dépourvus de microbiote (animaux axéniques) développent une hypersensibilité au stress. Chez les patients en rémission de la maladie de Crohn, un événement stressant induit une rechute de la maladie, associée à une dysbiose. Il y a donc clairement un lien entre microbiote intestinal et stress.  Outre le stress et les états anxieux, l'autisme a aussi fait l'objet de recherches. Des études ont comparé les microbiotes d'enfants autistes à ceux d'enfants témoins et ont rapporté des différences significatives. La flore des enfants atteints d'autisme est moins variée et assez comparable d'un patient à l'autre. Cela suggère une fois encore un lien entre le microbiote intestinal et le cerveau.

Comment rééquilibrer son microbiote ?

Le microbiote a donc un effet modérateur sur l'intestin et le système nerveux central. Il est tout à fait possible de le rééquilibrer lorsqu'il y a dysbiose, afin d'améliorer les symptômes.
Des études sont actuellement menées... sur la transplantation fécale. Il s'agit d'une vraie thérapie qui consiste à administrer une suspension bactérienne préparée à partir des selles d'un individu sain chez un individu malade, par sonde nasogastrique ou par lavement. Cette option thérapeutique en est encore au stade expérimental, mais elle a déjà montré son efficacité. Fort heureusement, il existe également d'autres moyens, plus accessibles, comme l'administration d'antibiotiques. Ils vont par définition tuer les bactéries délétères visées dans l'intestin. Ils ont fait leur preuve pour les pathologies intestinales, où l'on constate une réduction des symptômes gastro-intestinaux, mais aussi pour l'autisme. En agissant sur le microbiote intestinal, on constate que les symptômes d'autisme sont fortement réduits. Cependant, un retour à la pathologie a été constaté à la fin du traitement, ce qui signifie que l'usage d'antibiotiques ne peut être utilisé sur la durée. En effet, il n'est pas recommandé de subir des traitements antibiotiques à répétition, car les bactéries peuvent s'y habituer et développer une résistance. Les antibiotiques ne sont donc pas un moyen idéal pour lutter contre les dysbioses issues de pathologies autres que les infections ponctuelles.

Lutte acharnée entre bactéries délétères et bactéries bénéfiques

Alors, pas de panique, il y a d'autres moyens, comme l'approche probiotique. L'on va administrer des bactéries vivantes, dont on connaît les fonctions et dont on sait qu'elles ont un effet positif sur la santé.  Au lieu de réduire la charge des bactéries délétères, on augmente la charge des bactéries bénéfiques dans l'intestin. L'usage de probiotiques peut améliorer les symptômes de pathologies intestinales mais également de stress chronique. On trouve les probiotiques chez son pharmacien en forte concentration, mais aussi dans l'alimentation : laitages, soupe miso, cornichons, saucisse, produits lactofermentés comme le pain au levain... 
On peut également administrer des prébiotiques, c'est-à-dire des nutriments que nous ne pouvons pas digérer mais que les bactéries peuvent absorber. Suivant le type de prébiotique utilisé, on peut favoriser la croissance d'un type bactérien, comme les bifidobactéries. Il existe des aliments naturellement riches en prébiotiques : artichaut, poireau, topinambour, orge, avoine… Enfin, Il existe aussi des symbiotiques, qui combinent les pré et probiotiques. 
Tous ces moyens sont utilisés aujourd'hui dans le but de rééquilibrer le microbiote lorsque qu'il y a dysbiose. 
Que ce soit dans le cas de la maladie de Crohn, du syndrome de l'intestin irritable, du stress ou de l'autisme, ils ne permettent malheureusement pas de guérir de la maladie, mais ils améliorent les symptômes et la qualité de vie des patients.
Aujourd'hui le lien entre microbiote intestinal et maladie digestives d'une part et microbiote intestinal et système nerveux central d'autre part est évident.

Et demain ?

Peut-être comprendrons-nous mieux demain les maladies neurodégénératives et leur possible lien avec le microbiote intestinal. En effet, des études sont actuellement menées autour de la sclérose en plaques, de la maladie de Parkinson et de la maladie d'Alzheimer. La découverte de l'impact du microbiote sur le cerveau apporte un nouveau point de vue en neurosciences fondamentales. Elle montre qu'il faut s'intéresser à l'existence d'une comorbidité entre pathologies intestinales d'une part, pathologies psychiatriques et neurodégénératives d'autre part. Avant, on parlait de gastroentérologie et de neurologie de façon bien distincte. Aujourd'hui on parle bel et bien de neuro-gastroentérologie. 
Quoi qu'il en soit, il est sûr que les résultats que nous obtiendrons à l'avenir permettront de mettre au point de nouveaux concepts et de nouvelles modalités thérapeutiques pour des pathologies, notamment neuropsychiatriques, dont la physiologie est encore mal comprise. 
En attendant, prenez soin de vous, prenez soin de votre microbiote et essayez de conserver un esprit sain dans un… ventre sain !

Comédienne dans le "Science Comedy Show", troupe de théâtre scientifique

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➡️ Ailleurs sur web : Sophie Yvon explique le lien ventre-cerveau sur brut.fr
"Ce cerveau dans notre ventre, il a 200 millions de neurones. Ça correspond au cerveau d'un chat ou d'un petit chien."

 



Crédits photo par ordre d'apparition dans le texte : Ipopba  | Adobe Stock - Jolygon | Adobe Stock - pict rider | Adobe Stock - Ipopba  | Adobe Stock - Silviarita | Pixabay

 


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